Par Marie-Michèle Sioui

L’auteure de ce texte est finissante au baccalauréat en journalisme à l’UQAM

 

En présence de la cinéaste autochtone Alanis Obomsawin, le ton de la voix baisse, naturellement. Les mots, comme les rayons soleil qui traversent la grande fenêtre de son bureau de l’Office national du film, à Montréal, deviennent significatifs. Les chauds faisceaux lumineux réchauffent la journée de février, enveloppent la pièce et caressent les joues. Ils font miroiter chacune des couvertures colorées qui recouvrent les chaises du bureau de l’artiste, comme autant de souvenirs et d’expériences accumulées au fil des années.

Au milieu de cette couleur, entourée des affiches de ses films et sous le grand capteur de rêves qui orne sa fenêtre, la belle Abénaquise, élégante et toute de noir vêtue, semble déposer chacun de ses mots, portés d’espoir la plupart du temps. À 80 ans, elle est aujourd’hui la somme des rencontres qu’elle a faites, des luttes qu’elle a menées et des rêves qui l’ont guidée. Née au New Hampshire, elle est ensuite partie pour la réserve d’Odanak avec sa mère avant de fréquenter l’école à Trois-Rivières et d’entamer une carrière de chanteuse, puis de cinéaste, voyageant aux quatre coins du globe. Aujourd’hui, les années semblent avoir façonné son visage, magnifique, inspirant. L’Abénaquise est d’une grâce et d’une élégance désarmante. Ses mouvements caressent l’air. Sa force s’installe lentement chez ses interlocuteurs. Elle effleure la peau, monte dans les tripes, pénètre les os, atteint le cœur. En quelques minutes, la douce puissance des propos et des gestes de la cinéaste devient enivrante, agréablement étouffante. Elle se ressent comme un vertige d’une tristesse magnifique : celui d’avoir devant soi une vraie battante, une femme dont les chuchotements abasourdissent davantage que n’importe quel cri.

Seuls les yeux noirs et profonds d’Alanis Obomsawin trahissent son vécu. Quand elle parle de sa jeunesse, des jours qu’elle a passés à être perçue comme une sauvage, une moins que rien, la douleur pèse sur ses paroles. « Le plus difficile, ça a été de quitter la réserve et d’aller dans une autre école », commence-t-elle, se rappelant son passage à l’école primaire de Trois-Rivières, quand elle avait neuf ans. « Ça a été très, très difficile parce que j’étais la seule Indienne de tout l’établissement. »

« À l’époque, les manuels scolaires décrivaient les Autochtones comme un peuple de sauvages, qui scalpaient les gens, qui avaient maltraité les Blancs, qui étaient ignorants », continue-t-elle. « Les enfants qui apprenaient ça était automatiquement emplis de haine envers nous. Je me faisais battre. Je n’aime pas ça, raconter tout ça. »

Humiliée, Alanis Obomsawin s’est relevée. Dans les années 1960, elle a entamé une carrière de chanteuse. «Avant de faire des films, ma façon de forcer les changements, c’était de faire des tournées », explique-t-elle. « J’allais dans les écoles et je chantais, je racontais l’histoire de nos peuples. » Dans les écoles, mais aussi les festivals et les prisons du Canada, des États-Unis et de l’Europe, l’artiste utilisait le chant pour faire comprendre aux Autochtones que « tout était possible », malgré les difficultés. Audacieuse, elle partait seule en tournée et allait même jusqu’à chanter dans sa langue ancestrale dans les pensionnats indiens, où toute manifestation de la culture autochtone était sauvagement réprimée. «L’autorisation? », demande-t-elle sur un ton qui reflète son courage indomptable, « je chantais en anglais, en français et en abénaquis. Je n’attends pas qu’on m’autorise. Je fais ce que j’ai à faire. »

Bien qu’elle soit admirée par plusieurs, celle qui se dit d’abord Abénaquise, et non Américaine ou Canadienne, ne parvient pas à identifier ses succès. « Je ne pense pas à moi comme une personne avec des réussites », dit-elle. « Je suis très contente d’avoir eu la chance de faire tous ces documentaires-là, car les réussites, ce sont les personnes qui sont dans mes films. Ce sont leurs films à eux. Je ne parle pas de moi comme d’un succès, je ne suis pas capable de penser comme ça. Ce que je fais c’est normal, c’est pour les autres, pour qu’on les écoute, qu’on les entende. »

Si Alanis Obomsawin considère que son travail est normal, c’est peut-être parce qu’elle porte sa cause comme une flamme. L’artiste n’est pas en fin de carrière, loin de là. Elle continue de voyager, de créer et de diffuser le message des peuples autochtones. Elle est la même; celle qui a fait fi des barricades et donné une voix aux Autochtones pendant la crise d’Oka, en 1990. Celle qui a rendu hommage à un jeune Métis qui s’est enlevé la vie, mis des visages sur la misère des itinérants autochtones, exposé les luttes menées par diverses communautés et dénoncé la brutalité des autorités. « Il n’y a rien eu de facile », admet-elle.

Puis elle s’arrête, comme pour revoir ceux qui ont croisé son chemin. Elle réfléchit, elle cherche dans ses yeux si foncés, tellement bouleversants. « Il n’y a rien eu de facile », répète-elle, tout bas, pendant que les larmes brouillent son regard. « Je pense aux gens que j’ai rencontrés, aux sujets que j’ai abordés. C’est extraordinaire, c’est là mon éducation. »

Elle marque une longue pause, émue.

« Je pense que beaucoup de gens regardent nos peuples comme s’ils étaient des perdants. Moi, je ne les regarde pas comme ça. »

Alanis Obomsawin est loin d’être une perdante. Elle est la force, tout en douceur. Elle est la sagesse. Elle est humaine, tellement humaine.