Par Valérie Darveau

L’auteure de ce texte est finissante au baccalauréat en journalisme à l’Université du Québec à Montréal

Ça m’a pris presqu’une semaine pour faire le point, pour calmer mes esprits, pour prendre du recul.

Nous en sommes donc à notre douzième semaine de grève, ça se fête presque rendu là.

Justement, mercredi dernier, on a fait exploser quelques «pièces pyrotechniques» au-dessus de la première manifestation nocturne organisée suite à l’exclusion de la CLASSE de la table des négociations. L’ambiance était belle, les sourires sur tous les visages, et la tension palpable. Sous le viaduc de la rue Berri, les slogans se cognaient merveilleusement contre les parois de béton, décuplant ainsi la ferveur de la foule qui répondait à ses propres échos.

C’était beau, vraiment.

Puis des sons moins amusants, plus effrayants, plus forts. De la fumée, des chevaux, un peu de panique, beaucoup de confusion.

On regardait ça de loin, mais pas trop, histoire de voir. Parce qu’on sait comment ça se passe, on nous le raconte, on nous le témoigne, mais voir c’est autre chose. Et vivre, c’est encore pire.

C’est horrible ce qui arrive. Ça fait longtemps qu’on le sait, mais ce soir-là ça nous a sauté au visage et piqué horriblement les yeux.

On s’était déjà fait brasser avant, et peut-être plus même. Pourtant, ce soir-là a marqué un point tournant dans notre façon de voir cette grève.

Le lendemain, même le ciel était lourd. Pour la première fois depuis le 12 février dernier, premier jour de notre grève à nous, j’ai vu une expression inédite sur le visage de mes amis et collègues. On n’avait pas besoin de parler, un simple croisement de regard suffisait à comprendre que l’on ressentait et vivait la même chose. Des yeux vides, qui cachaient mal ce qui se passait derrière. Découragés des évènements de la veille, désillusionnés sur la possible fin de la grève, épuisés de tout.

On s’est tous beaucoup perdus dans la lune ce jour-là.

C’est horrible ce qui arrive, grotesque comme dirait l’autre. Cette grève nous fait entrer dans l’âge adulte, pour vrai. Avec un gros coup de pied au cul. Ça fait quelques années déjà qu’on a un loyer, qu’on vote, qu’on paye notre Hydro. Mais l’âge adulte n’arrive pas avec les factures à payer.

C’est beau ce qui arrive. Ma génération a de la chance d’entrer dans l’âge adulte de cette façon. En se conscientisant, en vivant, en se politisant.

Jean-François Lisée l’a dit de la plus belle façon sur son blogue la semaine dernière :

«Ils étaient étudiants, ils sont devenus citoyens. Collectivement, ils sont descendus dans la rue, ont attiré l’attention, ont modulé le réel. Ils sont devenus quelqu’un dans la cité. Et même s’ils devaient retourner, penauds, à leurs cours et à leurs droits de scolarité majorés, bon nombre d’entre eux auront été marqués à vie par cet engagement et seront — c’est mon espoir — moins prompts à se désengager à l’avenir.»

C’est horrible ce qui arrive, mais on n’aurait pas pu demander mieux pour réveiller toute une génération.

C’est beau ce qui arrive.