Par Julia Eilers-Smith

L’auteure de ce texte est une étudiante en histoire de l’art à l’UQAM

 

L’École de la Montagne Rouge a entamé, le 13 février dernier, le projet d’approvisionner le mouvement contestataire étudiant en matériel visuel. Ses membres fondateurs proposent quotidiennement un calendrier d’activités variées allant de l’exploration artistique – confections d’affiches militantes, ateliers graphiques, exploitation des possibilités esthétiques des matériaux — à une démarche plus réflexive sur les fondements de la contestation — échanges sur la progression de la grève, projections de films abordant les thèmes d’actions de protestation, séances de remue-méninges sur les moyens de communication opérants, conférences.

Pour l’élaboration de son programme, l’École de la Montagne Rouge s’est grandement inspiré du modèle du Black Mountain College. Cette université de la Caroline du Nord s’est avant tout distinguée en suggérant une approche alternative à l’instruction traditionnelle, où l’intervention de l’enseignant ne se résumait plus à la transmission d’un savoir spécifique, mais plutôt à servir de guide aux étudiants afin qu’ils accèdent à la connaissance par l’auto-apprentissage et l’expérimentation.

 

Une «université libre»

Le Black Mountain College a ouvert ses portes le 25 septembre 1933 sous la supervision de son fondateur, le professeur américain John Andrew Rice. Le programme éducatif alors soumis ne s’articulait pas autour d’une structure ou d’objectifs précis, mais revendiquait une éducation qui s’acquiert dans le temps, selon l’engagement des membres. L’école a fait montre d’ouverture d’esprit en proposant de bafouer les conventions du système scolaire établi, de rompre avec l’académisme; elle rejetait notamment l’idée d’un horaire hebdomadaire régulier et d’une formation par accumulation de « crédits ». Les étudiants devaient apprendre en s’appuyant sur l’expérience du monde et en créant un équilibre entre l’intellect et les émotions, plutôt que de mémoriser une quantité sans précédent de données. Rice condamnait «l’aridité des savoirs universitaires» et les rapports d’autorité que sous-tendait cette approche. Il travaillait ainsi à l’obtention d’une éducation démocratique, une initiative marginale à l’époque considérant la montée en force du nazisme en Allemagne et la massification d’une instruction autoritaire et rigoriste.

 

Influences

L’initiateur du Black Mountain College a mis au point sa pédagogie en prenant modèle sur le Bauhaus, une école d’arts appliqués et d’architecture, dont le régime allemand a entrainé, en 1933, la dissolution. Rice s’est également inspiré du mouvement de l’Éducation nouvelle américaine de John Dewey : celle-ci incitait les étudiants à collaborer activement au processus de formation et à se soumettre à l’essai. Elle leur assurait, en outre, un encadrement dirigé et structuré. Le Black Mountain College se voulait une communauté apolitique : le mode de vie non conformiste et leur modèle de fonctionnement expérimental ne relevaient pas d’une idéologie politique de l’époque.

 

Implication artistique

Certes, l’université fondée par Rice offrait un enseignement général à ses membres, mais elle concentrait avant tout ses activités autour de disciplines artistiques. Cette orientation a permis au Black Mountain College de jouer un rôle prépondérant dans la révolution de l’art moderne. La conjoncture historique a sans conteste favorisé l’affirmation avec aplomb de l’école sur la scène nationale et internationale; l’établissement du Black Mountain College coïncide avec une période charnière de l’histoire de l’art des États-Unis au XXe siècle. Elle se distingue d’abord par la revendication d’une identité proprement américaine dans l’art ainsi que par l’entrée de l’État américain comme chef de file mondial dans le secteur artistique. Cet ancrage identitaire se constitue aux dépens de l’influence dominante du continent européen en matière de culture.

L’individu qui fréquentait l’école alternative de Rice était appelé à exploiter son potentiel à travers l’expérimentation de l’art. Les activités telles la peinture, le dessin, la danse ou la musique étaient tenues en haute estime et n’étaient pas perçues comme des leçons d’intérêt secondaire. L’établissement insistait sur la transdisciplinarité de l’œuvre, son rapprochement avec la vie et sa capacité à tisser des complicités avec le public. Le Black Mountain College a donc fait office de lieu de promotion des arts plastiques, des arts scéniques – théâtre, danse, performance – et même de lieu d’inauguration du Happening – l’événement Theater Piece No. 1 a été organisé par John Cage en 1952. L’intervention présentait simultanément des créations visuelles, des chorégraphies, de la musique, des projections de films et des lectures publiques.

 

Membres distingués

Des artistes éminents ont étudié au Black Mountain College, tels Willem De Kooning et Robert Rauschenberg, tous deux représentants du courant de l’expressionnisme abstrait. Le danseur et chorégraphe Merce Cunningham y a fondé sa compagnie de danse alors que l’artiste Allan Kaprow y a inauguré le mouvement Fluxus. Parmi les enseignants qui ont œuvré au collège, on compte Josef Albers, un ancien professeur du Bauhaus, le compositeur John Cage et l’architecte et designer futuriste Buckminster Fuller, également le concepteur du dôme de la Biosphère à Montréal.

 

Le Black Mountain College et L’École de la Montagne Rouge

Bien que l’«université libre» de Black Mountain ait eu une courte durée de vie — elle a cessé ses fonctions en 1956, soit 23 ans après sa fondation —, son influence dans les domaines de l’éducation et des arts demeure incontestée. Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait inspiré Guillaume Lépine, l’initiateur de l’École de la Montagne Rouge, à mettre sur pied un lieu d’apprentissage de nature similaire.

L’insertion de l’idéologie du Black Mountain College dans le projet de l’École de la Montagne Rouge se manifeste donc à plusieurs égards. Elle apparaît, d’abord, dans la conviction que l’art recèle un haut potentiel dans la lutte contre la hausse des frais de scolarité et qu’il est un moyen alternatif de percevoir, d’exprimer et de communiquer le message des étudiants. Par ailleurs, l’art permet de rassembler durant la grève des membres du programme de design – qui s’engagent d’ordinaire plus timidement dans la cause étudiante. Enfin, l’École de la Montagne rouge ne se construit pas dans les rapports d’autorité : elle est ouverte à tous, respecte les croisements de points de vue et valorise le partage des connaissances entre les participants. Si les projets qui sont proposés peuvent sembler flous ou donner l’impression d’une indiscipline, il ne faut pas sous-estimer le processus de réflexion, de décision et d’action qui s’y effectue et qui s’opère, le plus souvent, dans les moments d’échanges ou de production intellectuelle.