Par Philippe Néméh-Nombré

L’auteur de ce texte est étudiant au baccalauréat en journalisme à l’UQAM et collaborateur au magazine La Chemise

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Nos parents nous ont laissé quelque chose d’assez beau,

Nous sommes mous, trop mous pour le préserver,

Mais aujourd’hui, nous sommes beaucoup, quand même, à être un peu moins mous.

 

Nous allons à reculons. À croire que bâtir le Québec de demain commencera par préserver celui d’hier et ses nombreux acquis! Parce qu’apparemment, vous n’aviez construit qu’un château de sable avec une bien fragile charpente sur laquelle a soufflé le vent néolibéral. Le Québec que vous nous avez laissé prend le large puisqu’il s’est jeté à tribord. TINA, elle, a pris tout sur son passage, même notre combativité. Sauf qu’aujourd’hui, nous sommes plus de 100 000.

Ce qui vous faisait rager nous fait désormais sourciller. Les injustices sociales, les grands enjeux comme les frais d’études, éveillent chez nous une très pâle imitation de la fougue que vous avez eue. Au moins, nous avons pris soin de garder vos slogans, de récupérer vos méthodes et même d’employer vos expressions. Pour bien les galvauder, leur donner un sens beaucoup plus timide et figuré.

Nous en sommes là. Au point où nous sommes prêts, nous, petits et atomisés derrière nos écrans 13 pouces et nos statuts facebook, àcondamner nos pairs quand Quebecor dit qu’ils vont trop loin. Parce qu’aller trop loin, c’est bloquer le trafic, c’est occuper pacifiquement. C’est déranger. C’est sortir des rangs et, des fois, désobéir à celui qui te fait violence. C’est mettre de côté, un instant, les dictats de la bonne mise en marché d’une cause. C’est dire « non » un peu trop fort. Nous en sommes là. Nous sommes prêts, dans notre jeunesse nécessairement rêveuse et pleine d’idées, à franchir des piquets de grève. À bafouer, au nom du moi, les principes démocratiques qui nous sont si chers, à nier individuellement nos décisions collectives.

Vous demandiez la Lune. Et nous, regardez comme nous avons mis le genou par terre. Vous avez certainement fait des erreurs, dans tout ça. Beaucoup même. Et nous, nous n’en ferons aucune, sinon celle d’avoir raté notre chance de continuer à créer une société meilleure. Nous avons accepté la logique comptable et la rhétorique de comptoir devant les principes et les idées. Nous hésitons à chuchoter poliment ce que haut et fort vous réclamiez. Nous oublions qu’avant 1969, la métropole québécoise comptait plus d’universités anglophones que francophones. Nous oublions que déjà dans les années 60 vous demandiez la gratuité scolaire. Qu’au Québec, c’est par les grands combats pour les droits et contre la marchandisation et la tarification des services publics que nous avons pu collectivement nous assurer une certaine qualité de vie. Nous oublions que seule la lutte paie!

Mais à l’inverse, nous voyons très bien, et sans rechigner, que le Canada repense à la torture et crachera bientôt sur l’avortement. Comme il le fait déjà sur le Québec. Nous savons que le fait français a du plomb dans l’aile. Nous voyons que nos entreprises contribuent de moins en moins à renflouer les coffres de l’État. Nous voyons encore mieux que de dix paliers d’imposition, nous sommes passés à trois. Nous voyons aussi, gros comme un bras, que toutes les provinces canadiennes sans exception piétinent joyeusement sur le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels. C’est dans ce Pacte que le Canada s’engageait, conformément à l’article 13, à œuvrer dans le sens de la gratuité scolaire progressive pour l’enseignement supérieur…

Nous les voyons, toutes ces choses, toutes ces régressions. Mais aujourd’hui nous sommes trop confortables, trop bien assis pour se lever. Nous avons trop à perdre individuellement pour nous battre ensemble. Nous serons peu à braver le froid et la neige pour des idées. Nous avancerons plutôt dans l’inconséquence, dans la négation de nos valeurs par notre inaction. Aussi bien dire que nous reculerons dans l’abnégation. Nous refuserons la hausse des droits de scolarité, mais nous le marmonnerons. Nous nous y opposerons, mais nous hésiterons à aller en grève générale illimitée.

En 2012, il faudrait réinventer la roue qui roule, celle qui sept fois sur sept fut victorieuse. « Ce n’est pas le meilleur moyen ». C’est vrai. C’est vrai qu’entrer en grève générale illimitée, ce n’est pas l’idéal. Si le gouvernement voulait dialoguer, ce serait mieux. Mais dans les circonstances, la roue roule très bien. Jusqu’à faire plier le gouvernement en renonçant volontairement et significativement à un service pour lequel nous payons.

Aujourd’hui pourtant, tout pour me faire mentir. Malgré ce climat général d’apathie, nous sommes plus de 100 000. Plus de 100 000 à s’opposer à la tarification d’un droit nécessaire à l’exercice des autres droits humains. Plus de 100 000 à forcer le dialogue, à exiger de notre gouvernement qu’il respecte nos valeurs communes. Nous sommes plus de 100 000 à exprimer haut et fort que si l’éducation n’a pas suivi l’inflation, c’est parce que nous l’avons extraite des rapports marchands, parce que nous avons élevé la transmission du savoir au-dessus de la loi du marché. Tout comme la santé, la justice ou le patrimoine. Nous serons plus de 100 000 à lutter.

À chaque sept ans, ce n’est déjà pas si mal de s’activer. Mais encore faudrait-il que nous nous battions, nous qui bâtirons demain, pour des causes qui ne sont pas seulement étudiantes. Commençons d’abord par celle-ci, on verra ensuite.