Par Jean-François Caron

L’auteur de ce texte, maintenant écrivain,  a été journaliste et rédacteur en chef du Voir Saguenay

 

Je sais bien que ce combat te dépasse. Que ce n’est pas seulement le tien, mais celui de dizaines de milliers d’étudiants qui ne sont ni plus beaux, ni plus fins, ni plus intelligents que toi. Je t’ai entendu, j’ai bien compris, contrairement à d’autres à qui tu dois le répéter plus souvent qu’autrement.

Je sais que ce conflit ne devrait pas être personnalisé, tu as bien raison de le répéter. Que les luttes qui sont menées par des petites vedettes de passage ne valent pas celles qui sont tenues par ces masses solidaires et anonymes qui se soudent pour le bien commun. Tu as raison. Vous avez raison.

C’est tout de même à toi que j’ai envie d’écrire, ce soir.

Cher Gabriel.

Parce qu’ils t’ont nommé. Ils te pointent. Ils n’y comprennent vraiment rien, à ce respect que tu gardes pour les étudiants dont tu portes la parole. Engoncés qu’ils sont dans l’armure du vedettariat à cinq cennes qui les fait jubiler de devenir ministres, ils oublient l’essence même de l’engagement politique. Ils sont toute une trâlée de cette génération à l’avoir oublié, on dirait bien.

Alors ils t’ont nommé, te pointent, te crucifieraient presque derrière le trône du Président de leur Assemblée. Comme si on pouvait croire un seul instant que le problème pouvait se résumer à ton nom, comme si le répéter allait permettre de régler le conflit.

C’est pour cette raison que je me permets de te nommer aussi, que je m’adresse à toi personnellement. Parce que tu es ce jeune homme fougueux, ce fervent orateur qu’on apprend à connaître, que je reconnais de tout coeur, mais surtout parce que tu es celui sur lequel ils déversent leur fiel et le suc amère de leur incompréhension.

La vérité, c’est que ça leur fait peur de voir un p’tit gars comme toi, un p’tit cul de 21 ans, capable de leur tenir tête, sans broncher. Et si ça leur fout la chiasse à ce point, c’est parce que toi et les tiens, vous incarnez leur pire cauchemar: ils voient à quel point l’éducation peut être dangereuse pour le socle où ils se boulonnent à la queue leu leu, d’une élection à l’autre. C’est justement ça le plus beau:  tu n’es pas le seul. J’ai tâté un peu de vos manifestations, juste assez pour vous trouver beaux, pour être fier de vous autres – tu excuseras, j’espère, ce ton sans doute trop paternaliste, mais c’est ça que je ressens. De la fierté. Ça doit venir de cette passion qui vous anime. De la profondeur de votre réflexion. Et du respect que vous avez les uns pour les autres. Vous faites plaisir à voir. Et vous redonnez confiance dans l’avenir.

Voilà, je voulais juste te rappeler que tu n’es pas tout seul. Qu’il n’y a pas que les étudiants de ton association avec toi. C’est sûr que je suis juste un petit écrivain caché dans le fond du bois, ma voix ne vaut pas plus que celle d’un autre. Mais ma voix, sans le savoir, tu la portes aussi, quand tu prends la parole. Vous le faites tous, quand vous sortez dans la rue.

Si tu veux bien être mon porte-parole aussi, juste pour un instant, dis aux tiens à quel point je vous trouve beaux de vous tenir debout. Vous donnez le goût d’en faire autant. Je ne sais pas ce que vous gagnerez, ce que vous perdrez, à la fin de ce conflit. Vous ne vous en sortirez sans doute pas indemnes. Mais eux non plus, ne s’en sortiront pas indemnes.

Et qu’importe ce qu’ils diront, vous allez changer le Québec. Vous êtes déjà en train de le faire.Vous êtes nos fils, nos filles à tous. Et vous changez le monde.

Gabriel, des fois, j’ai peur pour toi. Je t’ai vu fatigué, fustigé, menacé, rester toujours impassible. Sauf que derrière ce calme remarquable, je vois encore un jeune homme. Et je pense souvent à ce jeune homme. Fais attention à toi.

J’ai peur aussi pour les autres. Pour Martine, pour Léo, bien sûr, mais pour ces milliers d’autres qui restent anonymes, à chanter dans la rue, à tenir le fort de notre démocratie, à se faire gazer, matraquer, bousculer, crier des insultes. J’ai peur de me réveiller demain matin sur le cadavre d’un de nos enfants. Ce serait la pire tragédie qui soit.

Faites attention à vous autres. Ce n’est qu’un combat. Il y en aura d’autres. Le monde aura encore besoin de vous.

Bien à toi, cher Gabriel. Et à demain.

À demain.