Cette lettre a été lue (ou sera lue) dans plusieurs assemblées générales de grève. Elle est destinée à tous ceux et celles qui ont encore à se prononcer en faveur ou en défaveur de la grève générale illimitée. Elle est publiée en date du 1er mars.

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Nous sommes appelés aujourd’hui à nous prononcer ensemble sur ce que nous voulons vraiment pour les nôtres, appelés aujourd’hui à réagir à une décision imposée par le gouvernement libéral en place, appelés aujourd’hui à s’interroger sur la réelle signification de la nouvelle hausse des droits de scolarité et sur son impact sur la société québécoise. Ce qui nous est imposé est non seulement une hausse de soixante-quinze pour cent de la facture étudiante, mais aussi un cadre idéologique qui fait de l’éducation un produit consommable dédié à une clientèle plutôt qu’un droit dédié à la collectivité. Depuis l’automne, l’ampleur des contestations n’a cessé de s’accroître, et devant l’indifférence obstinée des acteurs gouvernementaux à l’égard de tout ce qui a été fait, nous n’avons plus d’autres outils que celui de notre solidarité profonde.

 

Nous unissons nos voix aujourd’hui parce que nous sommes fiers du travail que nous accomplissons ici, parce que nous savons que l’éducation contribue à former une société plus juste, plus consciencieuse, plus ouverte, et que nous constatons que l’accès universel à cette ressource est sérieusement menacé. L’éducation universitaire est un droit fondamental et l’université est un lieu où est assurée la transmission du savoir culturel, intellectuel et scientifique, un lieu qui profite à chacun de nous, mais surtout à l’ensemble de la collectivité dont nous faisons partie. En augmentant les pressions financières sur les étudiants, dont quarante-deux pour cent travaillent déjà au-delà de vingt heures par semaine, dont soixante-six pour cent terminent leurs études endettés, les Libéraux bloqueront l’accès aux études à ceux qui se retrouvent déjà dans des conditions difficiles, comme les étudiants de la classe moyenne qui n’ont pas accès à l’aide financière, ils accentueront les inégalités sociales et ils entraîneront une baisse de la fréquentation scolaire. De plus, une nouvelle hausse des frais ne fera qu’enliser davantage les universités dans une structure mercantile où les étudiants, devant rentabiliser leur investissement et rembourser leur dettes, seront forcés d’orienter leurs intérêts et leurs recherches en fonction des perspectives d’emplois bien rémunérés, délaissant des domaines moins payants, mais tout aussi nécessaires au bien commun. Le savoir -et l’énergie que nous dépensons pour l’acquérir et le partager- n’est pas une marchandise commercialisable : il doit être accessible à tous les Québécois et à toutes les Québécoises, quelles que soit leur situation sociale et financière, et nous ne pouvons accepter qu’un gouvernement inconscient de notre contribution contraigne la société à faire un pas en arrière vers l’époque où le milieu socioéconomique d’un individu en déterminait le devenir.

 

Le dix novembre dernier, deux-cent-mille étudiants étaient en grève pour contester l’implantation de cette mesure et au moins vingt-mille d’entre eux sont descendus dans les rues de Montréal pour manifester ensemble. Malgré cette nette démonstration de leur désaccord, le gouvernement refuse toujours d’entendre les étudiants ou même de dialoguer avec eux, montrant encore une fois leur mépris évident pour l’opinion publique. Devant l’entêtement des gouvernements qui refusent d’écouter la voix des étudiants, une seule avenue s’est avérée historiquement efficace, et c’est la grève générale illimitée : il faut se rappeler qu’en mil neuf cent quatre-vingt-six, ainsi qu’en mil neuf cent quatre-vingt-seize, des mouvements de grève générale avaient fait reculer les gouvernements en place et bloqué les hausses des droits de scolarité annoncées. Notre mobilisation et notre solidarité sont essentielles, car sans elles, il nous sera impossible de contrer cette menace qui pèse sur l’accès aux études. Nous estimons qu’il est de notre responsabilité, envers nous-mêmes et envers les générations futures, de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour faire de la société québécoise une société plus éduquée et plus juste, et c’est pourquoi nous appelons aujourd’hui à l’action, car l’inaction n’a pas d’autre signification que l’acceptation et la résignation, et nous ne pouvons pas nous résoudre à abandonner ni les nôtres ni les valeurs que nous défendons.

 

Nous avons aujourd’hui l’opportunité de rester unis, de nous montrer solidaires les uns envers les autres pour le bien commun. Nous avons aujourd’hui l’opportunité de nous lever tous ensemble et de prendre la parole pour montrer que nous ne nous laisserons pas faire et que nous n’abandonnerons pas tous ceux qui ont besoin de nous. Le neuf février dernier, lors du caucus libéral à Victoriaville, alors que des étudiants manifestaient à l’extérieur, la ministre de l’éducation, Line Beauchamp, normalement prompte pour rejeter toute ouverture sur la question de la hausse des frais de scolarité, a échappé aux journalistes un « la décision est prise mais on va voir au printemps », montrant que le mouvement de protestation étudiant met une énorme pression sur le gouvernement. C’est à nous de lui faire voir, à nous de joindre aujourd’hui notre voix à celle des quatre-vingt-dix-neuf-mille étudiants qui ont déjà enclenché le processus de grève générale illimitée pour défendre nos valeurs. Nous avons aujourd’hui notre avenir à notre portée et, par le fait même, la responsabilité de tous nous tendre la main.

 

Alexis Lafleur, Université de Montréal, Linguistique et Sciences biologiques

Olivier A. Savoie, Université de Montréal, Littératures de langue française

Roxane Desjardins, Université de Montréal, Linguistique et Littératures de langue française

Michaël Dumouchel, Université de Montréal, Psychologie