Par Karl Bernatchez

L’auteur est étudiant en enseignement au secondaire

 

Salut Papa, salut Maman,

J’aimerais vous remercier pour tout.

Merci à vous deux d’avoir fait de notre demeure ce qu’elle est maintenant. Vous m’avez fourni un bagage incroyable pour continuer sur vos traces et construire une belle famille : vous avez pansé mes plaies, vous m’avez appris à bien parler, vous m’avez appris à gérer mon argent, vous m’avez appris à travailler avec mes amis, vous avez gardé l’oeil ouvert pour qu’il ne m’arrive rien, vous m’avez encouragé à persévérer dans mes études.

Aujourd’hui, Papa et Maman, j’ai à livrer un combat avec mes camarades étudiant(e)s dans les rues et il est difficile. Nous apprenons à créer, imaginer, partager, espérer, travailler pour notre société et non pour notre compte personnel seulement, à nous battre pour les valeurs que vous nous avez inculquées.

La bataille se fait parfois face à ceux qui ont acquis, avant nous, des gains par de grandes luttes dans divers secteurs de la société : emploi, santé, retraite, éducation, etc., et qui défendent le statu quo. Je comprends de plus en plus pourquoi ces générations qui m’ont précédé s’accrochent aux résultats des luttes qui furent si difficiles, aux gains si chèrement gagnés. Bravo! Et pourtant, tranquillement, ce sont ces parents et ces grands-parents qui, aujourd’hui, nous empêchent, par un manque de vision à long terme, de poursuivre leur travail vers une société encore plus égalitaire, plus juste et plus libre. La gratuité scolaire que propose une partie du mouvement étudiant entre directement dans la logique des combats que vous, mes prédécesseurs, avez menés. Pour l’instant, nous voulons arrêter la hausse de 1625$ pour nous asseoir et discuter de l’avenir de l’éducation avec la société civile avant qu’il ne soit trop tard. Aidez-nous à terminer votre œuvre, à réaliser votre rêve de jeunesse militante et révolutionnaire en rendant meilleur ce monde!

Ensuite, nous devons surpasser plusieurs dogmes économiques qui touchent la question des revenus des familles et de l’État de plus en plus soumis aux  »lois » du marché. Papa, tu m’as toujours répété et répété que je n’avais pas à m’en faire pour mes études, que Maman et toi seriez là pour m’appuyer par tous les moyens, au risque d’avoir à nous serrer un peu la ceinture. Je me souviens encore de vos paroles : «Rien n’est plus important que les études!» Pourquoi est-ce si primordial de votre bouche, mais pas de celle du gouvernement? Parce que le primaire et le secondaire nous a appris à lire et à écrire et, donc, que l’université n’est pas tout autant nécessaire pour s’approprier des savoirs, un esprit critique et une vie citoyenne à un niveau supérieur? Ou bien «l’économie d’abord» est la vraie règle qui écraserait votre courage, vos valeurs et vos enseignements? M’avez-vous menti pendant toutes ces années? Votre but n’était-il pas qu’on puisse s’épanouir et se débrouiller dans la vie? Comment mieux performer qu’en encourageant tous nos enfants ayant le potentiel à acquérir et à réfléchir ces savoirs multicivilisationnels que vous avez mis à notre disposition? À quoi ressemblerait notre famille si vous nous aviez encouragés à étudier en fonction de la grosseur des cadeaux reçus par chacun à notre naissance?

Puis, il y a la question du voisin, où l’on se met à comparer. Si je me souviens, lorsqu’il était temps de regarder mon bulletin pour planifier la suite des choses, vous vous amusiez à comparer mes notes avec celles de mes frères et sœurs. Il m’est clair que vous utilisiez les bulletins moins gratifiants pour me dire que je n’étais pas un cas désespéré, pour me pousser à m’améliorer, non? Je doute que vous m’ayez encouragé à atteindre ces piètres notes. Plutôt, vous piquiez mon orgueil avec les résultats des premiers de la classe. Quel choc, mais quel retour sur terre! Il était toujours possible de faire mieux. C’est la comparaison que j’ai toujours favorisée pour progresser et m’épanouir. Même si celle-ci, envers le Danemark, la Norvège, la Suisse ou encore la Finlande, est plus pénible, il vaut la peine de travailler fort vers l’avant plutôt que de regarder les États-Unis qui possèdent un système d’éducation très discutables, à la base des inégalités que connait ce pays.

Il y a un dernier obstacle que seulement vous, Papa, Maman, Parain, Marraine, Grand-Papa et Grand-Maman, pouvez vaincre. Oui vous nous avez gâtés, oh oui! Merci mille fois de nous avoir donné ce moment de calme et de luxe, on y aura goûté à cette fleur de l’âge. Maintenant, je suis grand et il est temps de regarder devant. La société que vous nous léguez est imparfaite et les défis sont nombreux et démesurés : dette nationale et fédérale, poids démographique, crise identitaire, crise écologique, crise économique, crise financière, concentration de la richesse, corruption, etc.

Maman, Papa…

Merci à vous deux d’avoir fait de ce coin du monde ce qu’il est aujourd’hui. Vous nous avez fourni un coffre à outils immense pour continuer à construire un monde meilleur : un système de santé universel, une charte de la langue française, une caisse de dépôt, un syndicalisme fort, un milieu sécuritaire, un système d’éducation populaire… un avenir quoi! Votre passage aura laissé sa marque sur terre. Tout n’est peut-être pas parfait, mais bravo et merci quand même! Maintenant, je vais suivre votre enseignement: «Fais ce que je dis et non ce que je fais.» Je vais continuer d’étudier et je ne perdrai pas mes rêves et mes valeurs, je vais continuer à penser aux autres et je ne me plierai pas devant l’indifférence et l’intimidation gouvernementale, car « rien n’est tel que le dogme pour enfanter le rêve. Et rien n’est tel que le rêve pour engendrer l’avenir. Utopie aujourd’hui, chair et os demain. » (Victor Hugo)

Si vous m’avez toujours répété que l’éducation était la chose la plus importante, si vous y avez cru ne serait-ce qu’une seconde, j’aimerais que vous vous leviez une dernière fois pour nous montrer comment, dans votre temps, vous meniez vos luttes avec courage, conviction et valeurs!

Grâce à vous, j’ai moi aussi compris l’importance que l’éducation a pour une société : elle commence avant toute chose avec la famille, mais elle dépasse les étudiants, elle relève de la collectivité. Vous m’aurez au moins appris ça et je vais me battre jusqu’au bout pour que cette charge financière et civilisationnelle reste un devoir collectif.

… pour faire hommage à votre mémoire et à toutes les luttes que vous avez menées.

… pour toutes les familles du Québec quelle qu’elle soit.

… pour qu’on investisse collectivement dans nos enfants par une gratuité scolaire intelligente et, ainsi, engendrer ce premier geste d’égalité intergénérationnelle.

Il est temps de lutter ensemble, dès maintenant, pour l’avenir.